Réactions en chaîne à l’avalanche du col Emile Pic

Joël Giraud a réagi aux réactions que son premier billet a engendré (sur http://jgiraud.typepad.fr/ ).

Je me permets Joël de te répondre publiquement aussi. En reprenant intégralement tes propos, mais en ne réagissant que sur certains points, pour tenter d’expliquer plus précisément pourquoi nous avons été choqué, tout en essayant de ne pas alimenter une polémique stérile.

Billet de Joël Giraud :

Réponse à ceux que mon billet d’humeur «Pres de 20 morts en 3 mois dans les Hautes-Alpes» a fait réagir

Bonjour, Vous avez été nombreux à m’interpeller suite à mon billet d’humeur, publié sur mon blog et quelquefois repris (partiellement) dans la presse, relatif à la série d’accidents en montagne et intitulé « Près de 20 morts en 3 mois dans les Hautes-Alpes » et en particulier au dernier accident survenu à la descente du Col Emile Pic. Né et habitant depuis toujours en montagne, je milite pour que la montagne ne soit pas cette image d’Épinal que l’on trouve trop souvent dans les salons parisiens et qui a conduit par exemple aux restrictions d’accès pour les mineurs accompagnés en refuge.

Oui, et on en a conscience. Et on peut te remercier pour ton action dans ce sens. D’ailleurs si ton billet d’humeur était sorti des salons parisiens comme tu dis, on aurait été beaucoup moins choqué. Nous sommes blessés par tes propos car ils sont inhabituels de la part de quelqu’un comme toi, que l’on considère toujours comme quelqu’un de terrain.

Et c’est parce que ce combat doit aboutir au mieux de la connaissance de la montagne qu’il faut réfléchir à l’image qui est donnée de la montagne et aux comportements qui s’y attachent. C’est aussi parce que depuis le début de la saison, mes collègues maires et moi-même avons trop souvent attendu, dans des PC de secours, avec des familles angoissées qui savaient que les miracles sont rares, que j’ai, me semble-t-il, le droit de parler. Parler y compris au nom de celles et ceux qui ne peuvent pas le faire ouvertement, ces secouristes pompiers, gendarmes ou policiers, qui, cette année ont eu la pire des tâches pour des sauveteurs : ne jamais ramener le plus souvent de vivants à leurs familles. Tout le monde sait que si la montagne a tué cette année plus que d’autres dans les Hautes-Alpes c’est à cause d’un manteau neigeux tombé d’une manière très inhabituelle. Quand un seul département compte la moitié des morts de la chaine alpine, ce n’est pas la faute à pas de chance, c’est la faute à des conditions nivo-météorologiques exceptionnelles. Et c’est là qu’il appartient à tous d’être plus vigilants que jamais, à renoncer plus qu’on ne l’a jamais fait à des randonnées et à des courses en montagne y compris lorsque l’on est amateur éclairé ou professionnel.

 

Lors de la visite du Secrétaire d’État aux Sports, à qui j’ai demandé de venir avant que l’on ne commence à songer, au Ministère de l’Intérieur, à des interdictions drastiques, j’ai déjà demandé aux stations, aux moniteurs de ski, d’arrêter toute publicité où l’on voit de magnifiques champs de poudreuse hors-piste, où l’on skie sans sac à dos, donc sans pelle, sans détecteur de victimes en avalanche , … Cela n’a pas rencontré un grand enthousiasme. Aujourd’hui, oui, j’ai osé m’interroger sur certains professionnels de la montagne dans un pays corporatiste où chaque métier défend ses collègues, ……et cela a fait réagir. Parfois jusqu’à l’insulte. Mais ne faut-il pas s’interroger face à de telles hécatombes ?

Cet hiver, plus que jamais, nous sommes dans l’interrogation et le doute. Nous avons renoncé à de nombreux projets ou adapté les sorties en fonction des risques.

Certains ont répondu de manière insultante, c’est regrettable, mais il faut entendre que nous nous sommes sentis agressés de lire que nous avions fait comme si de rien n’était, alors que nous avons été dès le début de saison fortement secoué par la disparition de collègues, de leur clients ou de proches. Nous sommes souvent les premiers à payer nos erreurs, et la première sanction, c’est la montagne qui la donne.

Je ne suis pas là pour juger, le Parquet de Gap fera en toute indépendance son travail.

D’accord, mais quand tu dis dans ton premier billet « on a peine à croire que des professionnels ont pu encadrer une telle mortelle randonnée. » Est-ce parce que nous sommes  paranos que nous le ressentons comme un jugement hâtif?  C’est une des phrases qui nous a poussé à réagir.

Mais j’écoute, j’écoute plus que d’autres certains secouristes. J’écoute le maire de Vallouise qui s’exprime en ces termes, lui qui n’est pas un homme avide de médias « Il y avait beaucoup de vent. Moi qui fais de l’alpinisme je ne me serais jamais aventuré. Une course en montagne, à cette époque ça se fait le matin. Mais là, à 14 heures le vent était le plus fort, je pense qu’ils ne connaissaient pas assez le terrain. En montagne il faut être humble, ça veut dire savoir refuser, et je pense que ces gens n’ont pas su refuser ».

Tu peux écouter le maire de Vallouise et le considérer comme un expert… Mais, ce que dit Jean Conreau est en partie faux. Je ne pense pas que tu trouveras un expert qui te dira que s’il y a eu imprudence, c’est d’avoir été à cet endroit dans l’après-midi avec les températures très fraîches de ce 1er avril. Faire d’une règle ou d’une croyance -même si elle est souvent vraie- une loi universelle c’est une des premières choses que l’on pourrait nous reprocher à juste titre en cas d’accident.

Et nul ne peut nier que les conditions météorologiques étaient particulières, notamment ce vent d’une violence telle que les secours ont pris d’énormes risques, que les survivants n’ont pu être évacués car les hélicoptères ne pouvaient pas évoluer dans ces conditions.

 

Et, nous le savons tous, au-delà des piégeuses plaques a vent , plus le vent est fort et moins la baisse de température est sensible. Un fort vent empêche le refroidissement nocturne. Et nous avons de plus vécu tout l’hiver dans un régime d’inversion de températures . Ce qui génère un refroidissement nocturne faible sur les sommets et les pentes, surtout si elles sont raides.

Sans rentrer dans le détail, ces explications sont en grande partie erronées, et sans corrélations avec l’accident. Et vouloir expliquer par a+b le pourquoi du comment quand on connaît un peu « a » et que l’on croit qu’on sait qui est « b », ça aussi c’est quelque chose qui nous a choqué dans ton premier billet, et c’est aussi une des premières choses que l’on pourrait nous reprocher – toujours à juste titre- en cas d’accident.

Alors, oui, comme citoyen, comme haut-alpin de toujours mais aussi en responsabilité du Conseil National de la Montagne, je continue à penser que ce sont des comportements inconscients, non pas volontairement, mais parce que l’humilité manque parfois à tous les êtres humains, même s’ils sont aguerris, et que la tentation est trop grande lorsque l’on aime la montagne.

D’accord, il y a eu évidement des accidents cette saison par excès de confiance ou erreur d’appréciation. Mais il en est d’autres où même les secouristes ont été totalement déconcertés de voir des avalanches mortelles dans des endroits anodins .( ex au Galibier et à Chaudemaison ). Il y a eu des avalanches à des endroits exceptionnels alors que météo-france annonçait une estimation de risque 3, et à contrario il y a eu des situations étonnamment stables alors que le risque estimé était de 4. Je pense que météo-france a aussi subit la difficile lisibilité de la stabilité du manteaux neigeux.

Nous savons aussi que même sans erreur, en montagne il peut y avoir accident. Mais nous ne nous voilons pas la face, nous avons évidement encore à progresser sur nos connaissances, nos comportements et nos prises de décisions, même si le chantier est déjà bel et bien en route.

Ce sont ces comportements paradoxalement souvent inconsciemment qui vont tuer la liberté en montagne et il n’y aura plus que la sanction comme pédagogie. Ce qui justement est la pire des solutions.

Évidemment nous sommes complètement d’accord. Mais ton premier billet d’humeur laisse entendre le contraire: « Alors il faudra bien qu’avant, quand la fatalité a bon dos, le justice passe. Non pas parce que la sanction est une fin en soi mais parce que, face à une telle hécatombe, la sanction doit redevenir une pédagogie. » Et c’est aussi ça qui nous a fait réagir. Donc tant mieux s’il s’agit d’un malentendu et que tu exprimes clairement que tu penses que c’est la pire des solutions.

Alors , au lieu de s’enfermer tous dans des certitudes, ne pouvons-nous pas tous nous demander pourquoi

Encore une fois, nous avons été les premiers à douter : il nous a été bien compliqué et stressant de faire notre travail cette saison, avec le manque de neige et les risques importants et particulièrement difficiles à lire cette saison.

….simplement parce la vie est plus importante que tout.

Ça, c’est ton avis…. Nous savons tous que tendre vers le risque zéro en montagne ou ailleurs est forcément liberticide. Oui la vie est éminemment importante, nous essayons sur le terrain de tout mettre en œuvre pour ne pas la perdre avec nos faiblesses et nos doutes d’êtres humains.

Mais je crois que nous sommes nombreux à penser que vivre dans une société où la protection de la vie serait érigée comme la priorité des priorité, au delà d’être un combat perdu d’avance, serait enlever de la vie à la vie.

J’arrête là ma réponse, je dois repartir en montagne, avec mes skis et mes doutes en essayant de laisser mes fausses certitudes et mes croyances à la maison. Mais je sais que malgré tout, mes faiblesses vont s’inviter dans mon sac à dos.

En espérant qu’une fois la polémique passée, nous continuerons à avancer ensemble dans une discussion constructive avec respect et compréhension mutuelle.

A bientôt Joël j’espère.

Abdou Martin, Président de la Cie des guides Oisans-Ecrins

 

Une réflexion au sujet de « Réactions en chaîne à l’avalanche du col Emile Pic »

  1. La montagne n’appartient à personnes, le destin tord et retord nos chemins. Nos consciences s’érrigent au delà de nos regards. Nous devrions avoir un peu plus de dignité et d’humilité. Les sommets ne se mangent pas. Appréciant les bons comme les plus douloureux moments. Comme les oiseaux, sachont regarder de plus haut.

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